France Travail : l’intelligence artificielle entre promesse de service et défi du contrôle

France Travail : l’intelligence artificielle entre promesse de service et défi du contrôle

Dans une semaine s’ouvrira VivaTech et, déjà, France Travail met la dernière main à son arsenal d’intelligence artificielle. L’ex-Pôle emploi, qui expérimente l’IA depuis 2018, passe à la vitesse supérieure : assistants conversationnels pour les conseillers, formation express des demandeurs… et un volet contrôle plus automatisé qui crispe syndicats et associations.

40 000 conseillers déjà épaulés par ChatFT

« L’IA doit rendre du temps humain, pas le remplacer », insiste Sylvain Poirier, directeur IA de France Travail.

ChatFT, le « ChatGPT maison », illustre cette promesse. Branché sur l’intégralité des bases internes, le chatbot rédige des offres d’emploi, synthétise des rapports et retrouve en deux requêtes la circulaire perdue dans l’intranet.

  • Adoption : 40 000 agents l’utilisent chaque semaine (56 % des effectifs).
  • Migration : fin juin, les modèles d’OpenAI laisseront la place à ceux de Mistral AI, hébergés chez OVHcloud.

Un baromètre interne affirme que 73 % des conseillers y voient un impact « net » sur la qualité de service.

Neo & ChatFT Écoute : les vedettes attendues à VivaTech

Neo fonctionne comme une barre de recherche universelle : tapez « dernier entretien de Mme Durand » et le dossier s’ouvre, complet, sans avoir à jongler entre dix écrans. Testé depuis l’automne dans six agences, il arrive cet été en Bretagne, Auvergne-Rhône-Alpes, Bourgogne-Franche-Comté et La Réunion.

Plus ambitieux encore, ChatFT Écoute promet d’enregistrer un entretien, d’en générer la synthèse et de pré-remplir les champs obligatoires du système d’information. Les premiers pilotes sont annoncés pour la fin 2025, mais le prototype sera visible dès la semaine prochaine sur le stand France Travail.

MatchFT : la présélection qui répond en dix-neuf minutes

Ici, l’intelligence artificielle joue les recruteurs. MatchFT repère, dans la base des CV, ceux qui collent à une offre puis converse par SMS avec les candidats :

  • Réactivité : temps médian de réponse – 19 minutes ;
  • Efficacité : 90 % des dialogues bouclés en moins de cinq heures ;
  • Suites : 30 % des offres aboutissent ensuite à une mise en relation directe.

Les 87 agences pilotes (Pays de la Loire, Centre-Val de Loire) passeront à l’échelle nationale d’ici la fin 2025. Si les chiffres impressionnent, les syndicats redoutent une « logique de placement express » qui reléguerait les profils moins réactifs.

Côté usagers : un « calendrier de l’IA » très grand public

Pour les demandeurs d’emploi, France Travail joue la carte ludique. Le calendrier de l’IA fonctionne comme un calendrier de l’Avent : 31 capsules vidéo, une par jour, de cinq à trente minutes. Générer un CV, rédiger une lettre, simuler un entretien… Tout est pensé pour tenir sur un smartphone. Objectif : 300 000 apprenants formés d’ici fin 2025.

Enfin, les bénéficiaires du Contrat d’engagement jeune pourront, dès la fin juin, déclarer leurs démarches par dictée vocale depuis l’appli mobile maison.

Souveraineté et sobriété : la ligne rouge fixée par la direction

Samir Amellal, directeur général adjoint Tech, veut rassurer :

  1. Hébergement français : tous les modèles LLM tourneront sur l’infrastructure d’OVHcloud.
  2. Modèles frugaux : priorité à Mistral Small pour limiter la consommation électrique.
  3. Charte éthique : un comité externe valide chaque cas d’usage avant production.

Cette posture « cloud et IA souveraines » est l’un des arguments-phares que l’opérateur mettra en avant à VivaTech, contrat Mistral AI à l’appui.

Contrôle rénové : ce qui est sûr… et ce qui reste flou

Les chiffres sont officiels : 610 780 contrôles de recherche d’emploi réalisés en 2024 (+16,7 % en un an) et un cap à 1,5 million en 2027 fixé par le ministère. Trois déclencheurs : tirage aléatoire, métiers en tension, signalement local.

Ce qui change ? La nouvelle procédure permet, dans certains cas, de suspendre l’allocation sans entretien préalable si plusieurs « indices concordants » sont réunis — un point confirmé dans un communiqué du 25 avril.

Reste la partie la plus controversée : un algorithme de scoring qui classerait les inscrits en trois niveaux de risque selon La Quadrature du Net. France Travail admet seulement un « outil d’aide à la priorisation », sans détailler ses critères.

Données sensibles : après la cyberattaque, la prudence

La fuite de 2023 (jusqu’à 43 millions de dossiers) reste dans toutes les têtes. Depuis, la CNIL rappelle l’opérateur à ses obligations, notamment sur la nouvelle mégabase créée par la loi Plein Emploi. France Travail assure que chaque projet IA fait l’objet d’une analyse d’impact RGPD et qu’aucune donnée n’est stockée hors de l’Union européenne.

2025, l’année du verdict

L’IA chez France Travail n’est plus un gadget : 56 % des agents disent l’utiliser au quotidien et, dans certaines agences, la recherche documentaire a réellement été divisée par trois. Mais le double pari — gagner en efficacité et renforcer la confiance — reste à confirmer :

  • Efficacité : les gains de temps devront être documentés, indicateurs à l’appui.
  • Confiance : usagers et syndicats réclament de la transparence sur l’algorithme de contrôle.
  • Inclusivité : l’opérateur promet de ne pas laisser sur le carreau les publics en difficulté numérique.

À VivaTech, France Travail jouera donc sur deux tableaux : montrer des démonstrations spectaculaires d’assistants IA… et prouver que, derrière la vitrine, l’humain reste bel et bien au centre de la relation à l’emploi.